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La stratégie du contournement Article paru dans le journal "L'humanité" |
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Depuis 1999, l'entreprise pousse ses employés individuellement vers la porte pour éviter de passer par des plans sociaux. Jean-Claude faisait partie du fichier secret contenant la liste des 18 personnes à évincer de l'entreprise de Buc, dans les Yvelines. À cinquante-cinq ans, il négociait l'an dernier son départ à la retraite, lorsque la convention UNEDIC a été modifiée, repoussant l'échéance de deux ans. Avec ce contretemps, General Electric Medical devait le garder, donc le payer. Jean-Claude avait en plus le malheur d'être syndiqué. C'en était trop pour la direction, qui l'a jugé dès lors indésirable. Commence alors un véritable " harcèlement ", exercé par ses supérieurs pour le pousser à la démission. " Tout était motif de reproche ", raconte-t-il. Aujourd'hui, il est en congé après une dépression et un accident de travail. Jean-Claude est loin d'être un cas isolé. Au moment du rachat de la branche médicale de Thomson par GEM, en 1987, la société comptait 3 500 salariés en France. Aujourd'hui, ils sont 2 100. En dix ans, 9 plans sociaux ont eu lieu. Mais depuis 1999, la méthode de dégraissage est plus fine et sournoise : plus aucun plan social. " On pousse les salariés individuellement à la porte ", dénonce Michel Vandenabièle, délégué CGT. En conséquence, seulement un tiers des salariés qui quittent GEM sont officiellement licenciés. Parmi ceux-là, ils sont de plus en plus nombreux à engager des procédures aux prud'hommes. " Négocier individuellement revient moins cher qu'un plan social ", explique le syndicaliste. " Et si la direction peut pousser les employés à la démission plutôt que de les licencier, c'est encore mieux pour elle ", ajoute-t-il. Beaucoup de démissions sont en réalité des licenciements déguisés. " Tout le système GEM est établi pour augmenter la pression sur le personnel, et évincer ceux qui n'acceptent pas les méthodes du groupe ", poursuit un des délégués syndicaux réunis vendredi dernier pour rendre l'affaire publique. " Les anciens qui ont conservé la philosophie Thomson et n'ont pas accepté la philosophie américaine de GEM en pâtissent ", commente Jacques Vallaud, délégué CFDT. Chez GEM, l'adhésion aux " valeurs " est préférable à l'expérience des employés : un bon motif pour licencier des anciens récalcitrants, selon Michel Vandenabièle. Les " valeurs GEM ", pour l'intersyndicale (CGT, FO, CFDT), cela signifie : être disponible à tout moment pour la société, ne pas compter les heures de travail (souvent 50 à 60 heures par semaine), des objectifs contraignants, et une obligation de résultats qui permet la hausse croissante de la charge de travail et une pression continuelle de la part des supérieurs. Les " valeurs GEM ", c'est encore un entretien individuel annuel avec le supérieur, la remise d'une note difficilement contestable dans la mesure où le recours est amené devant un autre supérieur. Si le salarié obtient la plus mauvaise note sans parvenir à " progresser " rapidement, la procédure d'éviction est engagée. Pour intégrer ces principes, le groupe invite les nouveaux employés à un séminaire interne aux États-Unis, style grand-messe marketing. Il décerne aussi des awards (récompenses remises lors de cérémonies officielles) aux plus méritants, ou dévalorise les moins bons. Par exemple, dans le service des pièces de rechange, à Buc, deux peluches trônent sur le bureau des employés : " l'ange " est remis au plus performant de la semaine, et " le chien " au plus mauvais. " Au travers de cette démarche humoristique et joyeuse, on a affaire à une politique de hiérarchie qui considère comme normal de montrer à tous qui est le plus mauvais employé. C'est une méthode discriminatoire ", déplore un salarié. Ceux qui disent non ou ne correspondent pas aux " valeurs GEM " - les handicapés, les anciens, les syndicalistes... - disparaissent peu à peu de l'entreprise. " Le turnover est considérable, constate Jacques Vallaud. L'entreprise préfère embaucher des jeunes : ils sont plus serviles, plus malléables, plus crédules et moins bien payés. " En épinglant précisément ces mêmes individus " encombrants ", le fichier secret découvert récemment au sein de GEM ne fait que confirmer ce que tous ont pu observer. S. L.-H.
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