"Risque haut, 48 ans, 4 enfants, handicapé"

Article paru dans le journal "L'humanité"

Retour  Fichage des salariés

 Accueil    Contactez-nous     Rechercher sur le site     Imprimer     Ajout à vos sites favoris    Défilement vertical automatique 

 

 

 

Les syndicats General Electric Médical ont découvert un fichier secret de notation, qui va jusqu'à planifier le licenciement, avec son coût, des salariés jugés " inaptes ", parce que syndicalistes, dépressifs ou handicapés.

La scène se déroule début mai. De son ordinateur, un employé de General Electric Medical (GEM) à Buc, dans les Yvelines, accède au calendrier du chef de service. Il y est autorisé. Une pièce jointe est attachée à ce fichier. Si elle est verrouillée, les salariés ne peuvent pas la consulter. Ce n'est pas le cas. L'employé l'ouvre. Il faut dire que l'opération est tentante, dans la mesure où le titre du document est " Code 4 ". 4, c'est la plus mauvaise note du système interne de notation des employés. À sa grande surprise, le salarié découvre un fichier secret de notation des employés, réalisé à partir de données subjectives et discriminatoires. Le fichier va même jusqu'à planifier le licenciement de certains salariés, et son coût. À l'annonce de cette découverte, la stupéfaction est générale.

GEM est la branche médicale de General Electric, une société américaine de services (finance, assurance), qui fournit également des produits industriels et de haute technologie (aéronautique, électronique...). La société, implantée dans le monde entier, emploie 315 000 personnes et a réalisé l'an dernier un chiffre d'affaires à hauteur de 132 milliards de dollars, l'équivalent du produit intérieur brut (PIB) de la Grèce. Sa branche médicale est la deuxième plus rentable du groupe. GEM a racheté le site de Buc à Thomson en 1987. 1 500 personnes y travaillent, principalement à la fabrication d'appareils médicaux de radiologie.

Comme beaucoup d'entreprises américaines, GEM possède, depuis la fin des années 1980, un système de notation qui s'échelonne de 1 à 4 pour évaluer annuellement les performances de ses employés. Il en va tout autrement avec le fichier découvert chez GEM. Tenu secret, ce fichier parallèle classe les employés selon la méthode " 6 sigma ", un programme qui permet en temps normal de repérer les défauts des produits. Il attribue aux 50 membres du service des pièces de rechange une note sur 900. Celle-ci est établie à partir de critères tels que l'acquisition des " valeurs " de l'entreprise ou le niveau d'anglais, avec des coefficients plus farfelus les uns que les autres. La méthode rappelle grandement celle d'IBM (voir l'Humanité hebdo du 20 avril 2002) qui l'utilise pour stigmatiser les " mal notés ".

La méthode de GEM n’est pas une pratique isolée

Les entreprises américaines ne sont pas les seules à y avoir recours : le 13 mars 2000, l'Humanité révélait le fichage politique et syndical de l'usine Renault du Mans.

Chez GEM, à partir de ce premier classement, les employés qui n'obtiennent pas la moyenne sont à éliminer. Le problème, c'est que les plus mal notés sont loin d'être les " moins performants ". Parmi les 18 employés (41 % du service) en dessous de la moyenne, certains sont bien notés dans la notation officielle. Ils sont par contre plus dérangeants. Apparaissent ainsi des commentaires plus discriminatoires les uns que les autres : " syndicaliste " ou " proche des syndicats ", " sourd et muet ", " très haut risque " (en cas de licenciement), " délégué syndical ", " dépression ", " risque haut, 48 ans, 4 enfants, handicapé "... L'intersyndicale (CGT, CFDT et FO) s'indigne : " Ce classement ne relève plus de critères professionnels, mais subjectifs. " Encore moins étonnamment, parmi les personnes concernées la plupart sont proches des syndicats et anciens de l'époque Thomson. " Il est clair qu'on essaie de faire partir les plus anciens, qui n'ont pas les valeurs américaines GEM. Ils ont de l'expérience, bénéficient de salaires plus hauts et sont moins malléables que les jeunes ", révèle Jacques Vallaud, délégué syndical CFDT.

La direction ne conteste pas l'existence du fichier

Le plus choquant reste l'évaluation chiffrée et le calendrier de départ des employés concernés. Pour l'un d'entre eux, le licenciement doit avoir lieu " le plus vite possible ". L'auteur du fichier prévoit même de " mettre inapte " le salarié, une décision que seule la médecine du travail peut prendre. Pour d'autres, on préconise un " plan d'amélioration ", c'est-à-dire une opportunité de remise à niveau, prévue par l'entreprise. Or, son issue est condamnée d'avance puisque, même si les employés progressent, le licenciement est inévitable : " Commencer les négociations (de licenciement) tout de suite après. " Un coût maximal, fixé en dollars, est arrêté pour les négociations de départ dans la dernière colonne du tableau : 45 940 pour l'un, 140 000 pour un cadre...

Ce fichier trouvé par hasard concerne les 50 employés d'un service

Mais l'intersyndicale soupçonne la généralisation de cette pratique au reste de l'entreprise, même s'il n'est pas prouvé que d'autres fichiers de ce genre existent. Quoi qu'il en soit, la direction de GEM reconnaît l'existence du fichier. Cependant, elle assure qu'" il s'agit d'un acte isolé ", et ajoute qu'elle est " fondamentalement attachée au respect des lois et de ses règles éthiques ". Comble d'ironie, la société fait signer à chaque employé embauché un engagement vis-à-vis de règles internes dites " d'intégrité ", au rang desquelles figure l'interdiction de toute forme de discrimination. Reste que celui qui fait signer cet engagement à chacun, surnommé " Monsieur Intégrité ", de même que l'entreprise, sont attaqués en justice par les syndicats CGT, CFDT et FO pour " discrimination " et " entrave au fonctionnement régulier du comité d'entreprise ".

Solenne Le Hen

 

 

Retour en haut de page